Le patrimoine culturel au Kosovo: de la pomme de discorde au ferment de reconciliation

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Réunir Serbes et Kosovars
Patrimoine : l’esprit de Canisy
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L'association Europa Nostra regroupe à travers quarante pays plus de deux cents associations de sauvegarde et de mise en valeur du patrimoine. Elle a organisé récemment à l'Unesco un forum concernant l'héritage culturel au Kosovo. Précédé de trois jours de rencontres au château de Canisy, près de Saint-Lô.

Chacun à encore en tête les images de destruction des plus beaux fleurons du patrimoine architectural Kosovar : guerre de 1999, bombardement de l'OTAN et flambée de violence de 2004. Rien n'aura été épargné aux monastères, églises et mosquées pris délibérément pour cible au gré des enjeux politiques et territoriaux.

Les plaies ne sont pas encore refermées et l'avenir politique de la région est toujours incertain. Aussi réunir Kosovars et Serbes autour de la question du patrimoine ressemblait à une gageure. Contre toute attente, le colloque organisé à I'Unesco le 14 novembre dernier par l'association Europa Nostra a été une réussite. En grande partie grâce au climat manchois et au séjour de tous les participants durant trois jours au château de Canisy, près de Saint-Lô!

Dès l'arrivée, le choc de la beauté des lieux et la qualité de l'accueil ont amoindri les antagonismes les plus forts. Costa Carras, John Sell et Denis de Kergorlay, les vice-présidents d'Europa Nostra, ont ainsi pu mener sereinement les travaux préparatoires au colloque sur le patrimoine comme instrument de réconciliation, d'éducation et de développement durable au Kosovo.

A partir des exemples de Chypre et de la Macédoine, Baki Svirca, directeur de l'institut pour la protection des monuments basé à Pristina, a pu exposer les difficultés rencontrées aujourd'hui sur le terrain.

Or il y a urgence, comme le rappellent les Kosovars Gjeljlane Hoxha et Ylber Hysa pour Pristina et les Serbes Marko Omcikus et Gordana Marković pour Belgrade. Malgré les difficultés politiques, la vision des experts de chaque côté converge quand il faut agir.

Au même moment, Dragan Kojadinović, ministre de la culture serbe, converse avec les représentants des ONG de Pristina, rejoint en soirée par Predrag Simić, ambassadeur de Serbie en France. Personne ne semble se censurer et, après avoir entendu les espoirs et les sacrifices de chacun, surgit, comme un cri du coeur : "le plus fort est responsable du plus faible".

Terre de renaissance

Plus tard, l'assistance est conviée au salon du château. De petits groupes se forment pour continuer les débats, les liens se créent. Assurément, au travers des mots échangés se bâtissent entre Serbes et Albanais les ponts qui demain franchiront le fleuve Ibar.

L'esprit de Canisy souffle au travers des conversations mais ce n’est que le commencement. Marina Fiérain, jeune pianiste russe vivant désormais en France, méduse I'assistance de sa virtuosité. Elle égrène avec passion Schubert, Bach, Chopin, le répertoire qui fonde notre patrimoine musical commun d'européens de Serbie, du Kosovo, de France, de Macédoine, de Russie...

Tout semble impromptu et enchanteur au milieu des accords de musique et de coeur. Que la guerre semble loin. Si nous apprécions les mêmes notes, les mêmes mélodies, les mêmes artistes, c'est que nous sommes de l'Europe, notre Europe. Alors pourquoi cette guerre ?

Après la musique, les arts de la table. Il n'y a déjà plus que des sourires. Même si les propos glissent parfois sur les souffrances endurées, la bonne humeur reprend vite le dessus comme une nécessité vitale.

Au café, le sort est définitivement scellé : il n'y plus que des européens !

Écoutez ces jeunes Kosovars albanais et serbes qui oeuvrent chacun de leur côté pour la préservation et la restauration de leur patrimoine, comme Besa Shahini, Butrint Batalli, ou les constructions de demain que prévoit Mladen Vukičević, jeune serbe de Mitrovica. Mitrovica où tout se joue, Serbes au nord, Albanais au sud séparés par un pont et les soldats de l'ONU. Cet ouvrage d'art, reconstruit pour relier les deux rives serait le symbole qu'il est permis d'espérer.

Si demain la question du patrimoine du Kosovo devait trouver une heureuse issue, il faudra se rappeler ces trois jours passés à Canisy, en Normandie, terre de renaissance après les épreuves. Pouvait-on rêver meilleur lieu pour ouvrir la porte de la réconciliation ?

Boris Groznykh La Manche Libre, 3 décembre 2006