ACTIVITES SCIENTIFIQUES


 


Le rôle du Conseil Scientifique d'Europa Nostra dans la protection de l'architecture militaire

Depuis sa création en 1959 et après la fusion de l'IBI avec Europa Nostra en 1991 , le Conseil Scientifique d'Europa Nostra n'a eu de cesse de viser la 'promotion et la coordination de l'étude scientifique des structures anciennes et des bâtiments fortifiés, des châteaux et des demeures dotées d'un caractère historique ou de leurs ruines, et des jardins et parcs qui leur sont attachés'.

Les constructions militaires érigées par la main de l'homme pour des objectifs de défense revêtent une importance historique majeure. Par ailleurs, leur impact sur les paysages ruraux et urbains est si évident que leur disparition représenterait une perte irréversible des valeurs de notre civilisation pour les générations à venir. En effet, depuis le 16ème siècle et ce jusqu'à la seconde guerre mondiale, il n'est pas de roi ou de chef d'état, pas d'architecte ou d'ingénieur qui aurait pu laisser sa trace dans l'histoire sans avoir, d'une façon ou d'une autre, été impliqué dans l'architecture militaire.

L'ancienne architecture militaire en Europe faisait l'objet d'une haute considération durant la seconde moitié du 19ème et au début du 20ème siècles : les restaurations, études et publications de Viollet-le-Duc en France, de Bodo Ebhardt en Allemagne, d'Alfredo d'Andrade et Luca Beltrami en Italie, et enfin de John Ruskin en Angleterre avaient toutes comme thème central la protection des constructions d'origine en ayant soin de préserver leur valeur. Pourtant, cet accent sur l'architecture militaire - de mise depuis la dernière guerre mondiale - a disparu ou, au pire, a été perçu comme un symbole de tyrannie et d'agression et, à ce titre, fut condamné.

Dans ce climat culturel, la première action de l'IBI, le jour même de sa fondation, a été d'inaugurer un nouveau domaine de l'histoire de l'art : la Castellologie. C'est pourquoi le Conseil Scientifique a été créé en 1959 dans le but de pourvoir la discipline nouvelle-née avec la recherche et l'information qui lui étaient nécessaires.

Les connaissances que nous avons accumulées nous ont permis de mettre en relief les aspects culturels et technologiques qui font partie intégrante de l'identité européenne.

La Castellologie était donc une nouvelle science déterminée à éliminer les éléments romantiques et les idées préconçues qui auraient déformé les vraies valeurs de l'architecture militaire : une organisation scientifique était vitale. Une méthodologie, une terminologie et une classification constituaient nécessairement un domaine d'investigation préliminaire au niveau européen. Dans un second temps, il était indispensable de travailler pour comprendre, organiser et hiérarchiser les principaux éléments du patrimoine, avec comme objectifs la comparaison et la transmission de l'information sous une forme susceptible d'être utilisée pour la future restauration et mise en valeur des bâtiments et des paysages historiques.

Ce travail a anticipé, et sans doute influencé, la création d'autres associations et organisations internationales à l'exemple d'ICOMOS, dont les fondateurs et promoteurs étaient Piero Gazola, Raymond Lemaire (à la fois présidents du Conseil Scientifique de l'IBI et d'ICOMOS) et beaucoup d'autres membres du Conseil Scientifique de l'IBI.

Au moment de sa fusion avec Europa Nostra, l'IBI a apporté, en plus de son Fonds de Restauration et de ses Débats publics (Forums), un atout supplémentaire majeur avec son Conseil Scientifique, lequel, selon Sir Christopher Audland, n'a jamais été aussi fort. Après la fusion, le Conseil Scientifique a concentré ses efforts sur la mise en œuvre de ses larges connaissances au bénéfice de la protection et de la mise en valeur du patrimoine culturel et historique. Un important instrument au service de la dissémination des résultats des travaux entrepris par le Conseil Scientifique à été son 'Bulletin Scientifique'.

Depuis sa fondation jusqu'à aujourd'hui, environ deux cents quatre vingt personnes ont contribué à l'élaboration de plus de sept cents articles et documents pour le Bulletin, favorisant ainsi la dissémination des travaux menés à bien par le Conseil Scientifique sur la thématique de la Castellologie. Il s'agit là d'un résultat remarquable si l'on considère que ce nouveau domaine de l'histoire de l'art n'a vu le jour qu'il y a un demi-siècle.

Le Conseil Scientifique est de ce fait devenu un unique groupe de travail couvrant l'ensemble de l'Europe ; il a gagné une reconnaissance internationale en tant que groupe d'experts spécialisé dans le domaine de l'architecture militaire historique.

De nos jours, l'architecture militaire n'est plus considérée comme un sujet de discussion exclusivement réservé aux scientifiques. Elle est enseignée au niveau universitaire et la première Chaire de Professeur de Castellologie européenne a été inaugurée à Cadix (Espagne). Des thèses sur la Castellologie sont publiées dans les facultés d'Architecture ou de Sciences Humaines que ce soit au niveau de la Licence ou du Doctorat.

La presse a couvert ce thème à l'envi. En Italie, il y a quelques années, une série d'une trentaine de timbres postaux illustrant des châteaux médiévaux et de la Renaissance a été publiée. Toutefois, dans le domaine de l'architecture militaire, la conjugaison de deux facteurs, à savoir les rapides transformations sur la scène politique européenne et l'émergence des progrès technologiques en termes d'armement, a fait en sorte que les structures défensives du passé courent le risque d'être perçues à la fois comme nombreuses et obsolètes. La communauté au sens large n'est pas toujours disposée à les protéger ni à les utiliser pour d'autres fonctions.

Il ne s'agit pas seulement de châteaux individuels et de forteresses, mais de pans entiers de villes et de sections de nos campagnes, des œuvres et des paysages culturels qui représentent notre patrimoine commun. Maintenant que la responsabilité de sa protection a été en grande partie déléguée aux autorités locales, il existe un risque évident que, quand la fonction originelle de tels grands complexes de bâtiments et de zones naturelles sera amenée à disparaître, ils ne seront pas entretenus de façon adéquate.

Le Conseil Scientifique d'Europa Nostra est constitué d'un groupe d'experts (architectes, archéologues, historiens d'art, historiens, etc.) qui sont professionnellement impliqués dans divers projets de protection concernant différents domaines du patrimoine. Cependant, la valeur spécifique de ces études, recherches et conseils élaborés par les membres du Conseil Scientifique réside dans le fait que le Conseil a, jusqu'à présent, limité son domaine d'investigation à celui de l'architecture militaire historique. Cette architecture a contribué au développement du tissu de plusieurs parties essentielles des villes européennes, allant des murs du Moyen Age aux enceintes encadrées de bastions du 19ème siècle. Les travaux du Conseil Scientifique ont par conséquent contribué de façon importante à la prise de conscience que cet important aspect du patrimoine matériel et immatériel de l'Europe devrait faire l'objet d'une considération approfondie lors de l'élaboration et de la mise en œuvre de plans d'urbanisme et de stratégies ou programmes de protection du patrimoine.

En tant que Président du Conseil Scientifique je réalise qu'il y a encore énormément à faire et que les moyens dont nous disposons sont fort limités. Pourtant, je suis très fier des remarquables efforts accomplis par mes collègues, que ce soit au niveau européen ou local, au sein des instituts auxquels ils appartiennent dans leurs pays d'origine, ces instituts qui ont si souvent été établis à leur propre initiative.

En dépit du fait que la composition du Conseil Scientifique a été régulièrement modifiée, il reste un groupe homogène, même au terme de tant d'années. Il est toujours animé de l'esprit de fraternité et d'enthousiasme légué par ses membres fondateurs, tous bénévoles. Le Conseil Scientifique peut devenir le promoteur d'initiatives culturelles et éducatives, offrant ses conseils à la communauté concernée afin de protéger cet héritage en prenant soin de ne pas altérer les valeurs structurelles ni de détruire leur message.

Dans les faits, les dernières réunions du Conseil Scientifique ont démontré l'importance de leurs conseils :

  • A Bassano (1998) stimulant la municipalité à restaurer le château médiéval de Eccelin (des recherches, études et travaux sont actuellement en cours) ;
  • En Sicile (1999) soulignant la connaissance du remarquable patrimoine constitué par les châteaux sur l'île et encourageant les recherches des autorités régionales en coopération avec la section sicilienne de l'Institut Italien des Châteaux (Istituto Italiano dei Castelli) et la publication du premier catalogue complet de ce patrimoine ;
  • A Prague (2000) élaborant de nouvelles règles avec les institutions nationales et locales pour des recherches archéologiques ;
  • A Kotor (2001), donnant à la municipalité et à l'Institut Régional pour la Protection du Patrimoine culturel un avis d'expert quant à la protection et au développement durable de Kotor, Ville du Patrimoine mondial, et en particulier de ses fortifications ;
  • A Paris (2001) participant au 7e Salon du Patrimoine Culturel avec la Table Ronde d'Europa Nostra: 'L'Europe fortifiée du Bas Pays, de la ville forte à la ville durable';
  • En Crète (2002) contrôlant les travaux de restauration entrepris sur les murs encadrés de bastions vénitiens au cours des dix dernières années et élaborant des directives pour leur évaluation.

A l'aube du nouveau millénaire, le Conseil Scientifique d'Europa Nostra représente un important groupe de travail européen, hautement spécialisé dans l'architecture militaire historique, même si cela ne constitue qu'un tout petit morceau dans la grande mosaïque de l'histoire de l'art sur notre continent. A une époque où tant de décisions sont principalement guidées par des considérations économiques, le Conseil Scientifique peut contribuer à garantir que la créativité et la culture exprimées par les générations antérieures recevront autant d'attention et d'estime que celles exprimées par notre génération et celles à venir. Le Conseil Scientifique continuera donc à être un promoteur incontournable des initiatives culturelles et éducatives liées à la préservation de l'architecture militaire historique dans toute l'Europe. Il encouragera également ses membres à collaborer plus étroitement avec les universités et les centres de recherche européens concernés, et continuera à offrir ses conseils d'expert aux communautés concernées.
Je reste confiant que, de cette façon, le Conseil Scientifique contribuera à la survie de cet important héritage qui transgresse les frontières nationales et s'étend de la Méditerranée à l'Atlantique ou à la Mer Baltique, sans altérer leurs valeurs structurelles ni détruire leur message.

Gianni Perbellini
Président du Conseil scientifique

Aperçu des derniers colloques du Conseil scientifique :

2006, Marksburg/Braubach am Rhein, Allemagne

  • Reconstruction ou nouvelle construction de châteaux médiéveaux au XIXe siècle

2005, Sibiu, Romanie

  • Eglises et monastères fortifiés

2004, Figueres et Rosas, Espagne

  • La réutilisation de grands complexes militaires européens redondants

2003, Istanbul, Turquie

  • Les murailles d'Istanbul

2002, Heraklion, Crete, Grèce

  • Les murailles de Chandia

2001, Kotor, Serbie et Monténégro

  • Les murailles de Kotor

2000, Prague, République tchèque

  • Fortifications et archéologie

1999, Troina, Sicile, Italie

  • Comparaison entre les châteaux médiévaux de Sicile de la Méditerranée et du reste de l'Europe

1998, Santarém, Portugal

  • L'architecture militaire : restauration, ré-utilisation ou revitalisation?

1997, Bassano del Grappa, Italie

  • Les hôtels de ville au Moyen-âge

1996, Copenhague, Danemark

  • La défense militaire des voies navigables

1995, Trujillo, Espagne

  • Maisons urbaines fortifiées

1994, Thessalonique, Grèce

  • La défense des sites de production rurale

1993, Sarospatak, Hongrie

  • La transformation du Château Fort en Château de Plaisance